Nature des cartes anciennes


A la fin du XVIIe siècle et pour longtemps encore, la carte est indissociable d’une écriture descriptive. Ce que les cartographes prétendent offrir au regard est un portrait au naturel du paysage  , une reproduction trait pour trait du terrain par la carte.

Utilisant tout le savoir de la bibliothèque des voyageurs et des géographes antérieurs, réunissant les levés d’arpenteurs et les routiers de navigation, la carte ancienne offre la plus complète représentation du monde et, surtout, la plus riche transcription des paysages et de leur évolution. A l’enchaînement des mots et à la continuité du récit ou de la description, elle substitue une logique des contours, des formes et des traits. En même temps qu’elle fige une étape du savoir géographique, la carte transmet une image datée des paysages. Cependant, dans le processus européen d’accumulation des savoirs, elle est aussi dynamique, puisqu’elle a contribué elle-même au devenir de la géographie en suscitant d’autres textes : elle s’est prêtée aux gloses et aux commentaires, paraphrase interprétative de ce qui était déjà une interprétation du monde.

Mais la cartographie n’est pas une activité gratuite, encore moins désintéressée. Pour les arpenteurs et les ingénieurs, dès l’époque de Mazarin, l’accumulation des informations remonte à l’appareil d’Etat afin d’établir la grandeur du souverain. Les différents émetteurs de plans et de cartes sont organisés dans des corps aux attributions précises mais dans un seul et même but : accroître l’efficacité de la machine administrative, contrôler le territoire et les hommes, tenir les dépenses et les initiatives locales et centraliser les données de la décision. Mais les levers de terrain et de travail de collationnement se succèdent en fonction du temps de guerre et du temps de paix. Ce n’est pas la défaite qui provoque le lever d’une carte mais la guerre elle-même, victorieuse ou non. La paix est plutôt dépressive pour les ingénieurs, mais au cours de la guerre de Sept ans il fut produit autant de plans et de cartes que pendant tous les conflits antérieurs.

On l’oublie trop souvent, la Martinique a été longtemps, jusqu’au début du XXe siècle, une place de guerre et son paysage   réel, comme la perception de son paysage   en ont été affectés.

Pour les géographes de cabinet cependant, ignorants du terrain mais responsables de l’essentiel des cartes connues du public, parce qu’imprimées, le rattachement au pouvoir est obligé. Domestiqués par l’Etat par leurs titres de « géographes du roi » et par la pension qui l’accompagne, les géographes du temps de Louis XIV tels Nicolas Sanson (à 2000 livres par an) sont tenus de soutenir la politique de leur maître sous peine de tomber dans la misère. Le produit de la vente de leurs ouvres est en effet trop mince pour qu’ils puissent se passer des subsides royaux. En outre, la caution royale est un atout pour le succès d’une édition auprès du public. La production des géographes est donc une activité de propagande qui s’applique à cautionner l’expansion territoriale et dans le cas présent, l’occupation territoriale et à susciter l’adhésion du commerce et de la finance pour la mise en valeur des territoires investis. La clientèle des géographes est composée en majorité d’officiers militaires et navals mais aussi des gens de la robe, de la marchandise et des finances qui tous considérait la carte comme un élément de culture générale. Au XVIIIe siècle, on édite spécialement pour les officiers d’épée de petits atlas de poche, mais c’est encore la production de la famille de Nicolas Sanson (1600-1667) qui l’emporte, malgré le fossé énorme qui sépare ces ouvrages de vulgarisation de la production savante fondée sur des levers topographiques, des observations astronomiques et des calculs mathématiques : cette dernière demeure manuscrite et d’usage administratif.

Cependant ces cartes rendent compte de l’avancement de l’action royale, en l’occurrence de la mise en valeur coloniale. Elles se soucient avant tout de circonscriptions administratives et religieuses, de peuplement et de production.

La Martinique apparaît sur les cartes dès le XVIe siècle, c’est-à-dire dans le contexte de navigation des découvertes et des conquêtes opérées dans le Nouveau Monde par l’Espagne et par le Portugal. Les fonds cartographiques de ce première siècle, la révèlent comme une île parmi d’autres îles, mais jamais seule, pour elle-même, sauf dans le profil de la dernière expédition de Francis Drake, en 1596. Il s’agit en fait de cartes nautiques, dont la production n’a jamais cessé et qui intègrent peu à peu la transcription du littoral avec une profondeur variable.

En revanche, l’occupation française est presque immédiatement suivie par une production cartographique qui l’isole comme une nouvelle province du royaume et lui attribue des signes remarquables (topoï). La première carte géographique de la Martinique figurant la seule Martinique est gravée en France dans les années 1640, inaugurant une seconde moitié du XVIIe siècle, durant laquelle quelques variantes sont abondamment imprimées et diffusées en France, aux Pays-Bas et en Allemagne, sous forme de feuilles isolées ou de pages d’atlas. Tandis que certains levés demeurent manuscrits et sont oubliés dans les archives, la production imprimée va croissant jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le Royaume-Uni se substituant peu à peu aux Pays-Bas. Ces cartes sont à la fois topographiques, par la représentation des lieux remarquables, administratives, religieuses, militaires et, de plus en plus fréquemment à partir du XVIIIe siècle, économiques.

La production décroît et se stabilise au cours du XIXe siècle, avant la reprise du second XXe siècle, sous la responsabilité de l’IGN. C’est alors, avec les progrès de la figuration du relief, qu’apparaissent les cartes topographiques actuelles et que s’achève le processus cumulatif dans la représentation du terrain qui avait commencé au XVIIe siècle.

Certaines cartes anciennes ont des centres d’intérêt plus particuliers, on pourrait dire qu’elles sont thématiques. Mises à part les cartes marines, et surtout les cartes hydrographiques des années 1830, on doit considérer la carte des Chemins Royaux de la Martinique, que l’inventaire de Vincennes appelle improprement Chemins Vicinaux, et que l’inventaire du Fonds Moreau de SaintMéry à Aix (CAOM) surnomme le Routier de la Martinique. Ces documents offrent le tracé de presque toutes les routes royales de la Martinique, et représentent les habitations qui se trouvent à proximité.

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, des cartes de communes, d’érection de communes et de zones littorales correspondant aux 50 pas géométriques, ajoutent à la représentation du paysage   humanisé. Au XXe siècle viennent des cartes du réseau routier et maritime, de la distribution d’eau et des distilleries..

C’est d’abord avec ces documents cartographiques que l’étude des représentations du paysage   a été réalisée. Leur analyse se fera, autant que possible, d’après l’ordre chronologique d’apparition des transcriptions et des représentations.