Mœurs et croyances

On aurait tort de dissocier catholicisme et superstitions dans la mentalité populaire, l’Eglise officielle n’est en effet que le cadre apparent d’un vaste système de protection contre les malheurs du destin et les mauvais esprits. Ce système repose sur une conception du monde proprement magique, selon laquelle tout survient par le jeu de forces occultes, tout peut se modifier par des rites propitiatoires ou expiatoires.

L’homme créole n’est pas au centre du monde, il ne sent pas investi d’une maîtrise du monde, il n’en est qu’un élément soumis à des forces ou puissances qui le dépassent. Il sait cependant que certaines forces se matérialisent ou s’incarnent et que certains individus ont le pouvoir d’entrer en contact avec elles et de les manipuler. Sachant qu’il est impossible de dominer soi-même le réel, ou plus simplement de contrôler son destin, les Créoles se ménagent des protecteurs parmi les puissances, saints et esprits, et consultent les humains, prêtres et sorciers, qui ont parti avec elles. Sachant que tout peut arriver, et particulièrement le pire, ils sont constamment sur la défensive, évitant de donner prise aux puissances et à ceux qui les utilisent de façon malfaisante, par ces comportements réglés par la tradition que l’on qualifie de ’superstitions’.

Cédant à des demandes et pour éviter que cette angoisse alimente des « pratiques superstitieuses », l’Eglise a organisé jusqu’au XXe siècle des processions au début de l’hivernage, pour écarter les ouragans, coups de vent et autres avalasses.

’L’Eglise nous a conservé une autre coutume qui remonte à une époque peut-être reculée (…), coutume locale que seule l’habitude empêche de remarquer et d’apprécier.

Ce sont les prières publiques dites au début, au cours et à la fin de l’hivernage, en particulier la prière du premier dimanche de l’hivernage et la procession de l’hivernage… [1]’

Il en fut de même, de façon ponctuelle, pour la sécheresse. Les témoignages sont rares mais indubitables, car officiels. Cette récupération par la religion d’Etat a malheureusement laissé dans l’ombre toutes les pratiques non autorisées qui visaient au même effet.

Alors que les Caraïbes étaient des semi-nomades marins, tournés vers la mer et vivant d’elle, les Créoles lui tournent le dos, tout en ayant peur de la montagne et de ses grands bois.

On notera combien l’imaginaire créole a peu investi la mer. On se rend compte que les mondes créoles sont profondément ruraux, fondamentalement terrien lorsqu’on constate que seuls les pêcheurs et les canotiers travaillaient la mer. Et encore, même pour eux, la mer demeure un littoral fréquenté par des monstres qui ne viennent pas des grandes profondeurs, mais des cailles et des hauts fonds. La navigation hauturière n’a jamais été laissée aux coloniaux par la métropole, pas plus que la maîtrise de leurs relations extérieures, nécessairement maritimes. Franchir la mer a toujours été le fait relativement exceptionnel de marginaux créoles ; les professionnels de la mer, marchands, flibustiers ou corsaires qui venaient d’ailleurs, se sont rapidement faits « habitants », lorsqu’ils se sont installés dans les îles, ne transmettant aucune tradition, aucune légende de la haute mer.

A la différence de ce qu’on trouve dans les provinces maritimes de la France, qui ont fourni par ailleurs un important fond   aux légendes créoles, on ne trouve rien qui concerne les trépassés en mer dont les os reposent au fond   et qui tant qu’une terre chrétienne n’aura pas recouvert leur enveloppe naturelle pleurent de rage et hurlent de désespoir. Rien sur les vagues, qui seraient le reflet du travail des noyés en état de péché et condamnés à travailler au fond   de l’océan.

Le diable semble pourtant affectionner les lieux proches de la mer, particulièrement les ’trous’ et les ’tables’, alors que les zombis fréquentent l’intérieur En témoignent les nombreux toponymes côtiers qu’on rencontre autour de l’île. Mais si les îlets du diable sont présents, ce n’est pas comme îles nécropoles ou séjour des noyés, mais comme lieu de rassemblement des démons terriens, des possédés et de ceux qui ont conclu un pacte autour de leur maître.

Toponymes : Trou au Diable (Sainte-Luce), Trou de la Diablesse (Grand’Rivière), Fond   d’Enfer (anciennement Trou Chat au Prêcheur),

Les marées sont sans doute liées au calendrier des bains, au soin des plaies, des purges mais en corrélation avec les lunaisons qui englobent les cycles agricoles et végétatifs.

Revert rapporte qu’au Prêcheur on pense que la ’risée de terre’, brise qui vient de la mer, fait avorter les femmes enceintes parce qu’elle porte vers la côte ; il s’agit là du vent de mer, pas de la mer proprement dite et la croyance renvoie à un ensemble fondé sur l’opposition du chaud et du froid.

La mer est cependant la grande purificatrice, selon l’expression de Revert. C’est dans les bassins du littoral qu’on va prendre les ’bains démarés’.Au sein de l’océan, la Maman de l’Eau dispense ou refuse les pêches abondantes. Labrousse et Zobel la considèrent comme la dernière des sirènes. Un rituel propitiatoire de pêche a d’ailleurs survécu au Prêcheur jusqu’au début du XXe siècle.

Grands bois

Les grands bois et les maisons abandonnées sont la demeure des esprits errants ; dans la chanson de Moune de Rivel, c’est manifestement un esprit africain, certainement le souvenir des marrons qui se construisaient des auvents de branches et de feuillage (l’ajoupa caraïbe) pour se mettre à l’abri de la pluie.

C’est dans les grands bois que se réunissent les engagés pour se faire accepter ou non par les démons. L’assemblée, qui se tient de préférence dans la nuit du vendredi au samedi, est présidée par Satan ou Grand Diable ou par l’un de ses suppôts comme dans le sabbat européen des sorcières. Des bruits effrayants accompagnent les premières incantations.

Toponymes : La Porte des Bois (Basse-Pointe), Bout Bois (Le Carbet), Morne   Bois (Le Lorrain), Rocher Zombi (Rivière-Pilote)

La chanson citée fait des grands bois la demeure des zombis. Le zombi est le nom qu’on donne généralement à l’esprit qui hante une maison pour empêcher qu’on l’occupe ou qui empêche son achèvement, mais la toponymie prouve qu’il affectionne les montagnes, les fonds et les bois. L’origine africaine de cette croyance est certaine, mais le mot est inconnu de Dutertre et de Mongin, on ne le voit pas non plus chez Labat. Pourtant, à la même époque (1680), le déporté guadeloupéen Blessebois le connaît avec précision et le donne comme une pratique des Blancs. Certains zombis tiennent sabbat dans les branches des fromagers et confortent le caractère sacré attribué à ces arbres.

Selon G. Léti, ce serait l’arbre du diable par excellence. C’est sous son feuillage que le pacte est conclu avec le diable à midi ou à minuit. C’est également là que, le vendredi 13, les diables et diablesses viendraient danser [2].

’Autour de lui, dansent la nuit, sous le ciel frais,

Tous les mauvais esprits des lacs et des forêts :

Noirs zombis, soucliants, loup-garous au poil rude [3].’

Toponymes : Bassin Zombi (Le Diamant), Fond   Zombi (Saint-Joseph), Pointe Zombi (Le François)

L’Anonyme de Carpentras note en certains endroits la descente des serpents des montagnes en une certaine saison qui les contraignaient de quitter la place jusques à certain temps qu’ils savaient que ces serpents s’en retourneraient. [4] Il s’agissait sans doute des ichali   (jardins) de l’intérieur.

La bête longue est un élément essentiel du paysage   sauvage puisqu’elle contribue à rendre les espaces qu’elle habite infréquentables par l’homme et parce, généralement, elle se terre à l’écart de l’homme. Son irruption dans l’espace habité, dans les champs de canne ou même aux abords des maisons donne lieu à diverses pratiques, certaines objectives et efficaces comme le brûlage des cannes au moment de la récolte, d’autres magiques pour la protection de la maison.

Toponymes  : Bois serpent, Fond   Serpent (Le Lorrain), Ravine Couresse (Rivière-Pilote)

Mapoya, esprit malin en langue kalinago. Le père Breton écrivait dans son Dictionnaire caraïbe-français : ’Les Sauvages n’ont point de connaissance de la création ni de la fin du monde, des Anges ni des démons, ils craignent pourtant les mapaoyas, (…) quand j’ai voulu leur faire comprendre ce que c’est que le Diable, je me suis servi de ce mot, et je ne leur en ai rien dit qu’ils ne crussent bien, tant ils ont d’aversion de mapoya. [5]’

On peut se demander comment ce terme qui n’est pas compris sous cette forme par les Créoles a pu se transformer en mabouya, mot inconnu du lexique karib et désigner le gecko, petit lézard à langue épaisse, non indigène. Il semble qu’un doublet maboya ait existé en karib pour désigner, non pas le lézard proprement dit, - bien qu’appelé ’lézard’ en créole -, mais l’iguane que les Kalina chassaient avec une corde appelée caboya (d’où l’herbe cabouya en créole) Le mabouya domestique (Hemidactylus mabouia, M. de J.), inconnu des Caraïbes, fut introduit d’Afrique occidentale dès le XVIIIe siècle. Les Créoles considèrent ces mabouyas domestiques, qui hantent les demeures mais ne sortent que la nuit en se collant au plafond, comme des esprits. Leur aspect blanchâtre ou rosée et leur peau véruqueuse, s’ajoutant à leurs mœurs nocturnes, l’expliqueraient, mais aucun caractère diabolique ne leur est attribué [6].

Toponyme : anse Mabouya (Sainte Luce)