Les transitions paysagères et leurs fragilités

« Le différent, et non pas l’identique, est la particule élémentaire du tissu du vivant, ou de la toile tramée des cultures.
Les frontières entre les lieux qui se sont constitués en archipels ne supposent pas des murs, mais des passages, des passes, où les sensibilités se renouvellent, où l’universel devient le consentement à l’impénétrable des valeurs l’une en l’autre accordées, chacune valable en l’autre, et où les pensées du monde (les lieux-communs) enfin circulent à l’air.
Les pays et paysages y susciteraient (c’est ce qu’ils font) que les hommes, les femmes et les enfants au ventre nu rêvent à ces diversités concourantes, et goûtent le plaisir inouï de la frontière, quand elle change en elle-même et qu’à l’infini des étendues elle les enchante de passer. »

Edouard Glissant, Philosophie de la Relation – Gallimard 2010

« Dans la Créolité martiniquaise chaque Moi contient une part ouverte des Autres, et au bordage de chaque Moi se maintient frissonnante la part impénétrable des Autres ».

Patrick Chamoiseau - Ecrire en pays dominé – Gallimard 1997

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La carte des transitions paysagères fait apparaître la nature plus ou moins rapide, plus ou moins progressive des transitions entre les unités de paysages.

Globalement, si la distinction entre le nord et le sud est évidente, la transition même apparaît plutôt progressive, du fait des pentes longues des Pitons du Carbet qui finissent en s’étirant vers la plaine du Lamentin d’une part et vers la baie du Galion/presqu’île de la Caravelle d’autre part.

Les transitions sont nettes lorsqu’elles sont liées à une évolution rapide des reliefs : c’est le cas par exemple des mornes du sud et des collines de Saint-Esprit avec la plaine du Lamentin (passage de plaine plate à pente forte) ou des crêtes qui séparent des versants (cas des limites de la baie du Robert, mais aussi des trois unités qui font la presqu’île du sud-ouest) ; elles sont nettes également lorsque l’occupation du sol change brusquement : c’est par exemple le cas des hauts boisés des Pitons du Carbet avec la campagne habitée des mi-pentes sur le versant est.

Les transitions sont floues lorsque c’est l’altitude qui fait évoluer la végétation « naturelle », l’occupation des sols et les ambiances, sans qu’une cassure de pente vienne afficher le changement : c’est le cas des pentes des Pitons du Carbet vers la mer Caraïbes ; au nord-est, c’est le cas des pentes littorales de Sainte-Marie/le Lorrain avec la campagne habitée à l’amont ; elles sont floues également avec l’urbanisation diffuse qui rend imprécises les limites entre secteurs urbanisés et secteurs non urbanisés, ou entre secteur urbains denses et secteurs urbanisés diffus : c’est le cas des limites des pentes urbanisées de Fort-de-France notamment.

Certaines unités tout entières font transition douces (et fragiles) entre les grands ensembles paysagers :

  • la plaine perchée de Morne  -Rouge, entre Pelée et Pitons du Carbet ;
  • la plaine de Trois-Rivières, entre baie de Fort-de-France, presqu’île du sud-ouest et mornes du sud.
  • la côte du Prêcheur à Grand’Rivière, exempte de route.

Quant à la presqu’île de la Caravelle, flanquée des baies de Trinité et du Galion, elle compose un paysage   spécifique qui sépare nettement la côte nord-est de la côte sud-est.

Globalement les transitions paysagères nettes favorisent la lisibilité et la force des paysages, tout en renforçant les différences contrastées qui font, on l’a vu, la valeur fondatrice de la Martinique en termes de paysage  . C’est pourquoi la tendance au floutage que l’on observe ça et là en certains points de l’île, à cause notamment de la diffusion de l’urbanisation au fil des routes, ou sur des sites très attractifs (pointes), apparaît problématique. En noyant les transitions, elle tend à homogénéiser les paysages, à brouiller les repères et à créer progressivement la constitution de non lieux, sans personnalité marquée, difficiles à qualifier. Ce problème se rencontre en plusieurs endroits, on peut citer en particulier :

  • l’urbanisation médiocre le long de la RN5 et de la RD 7a, entre Rivière-Salée (qui appartient à la baie de Fort-de-France) et Trois-Rivières (qui appartient à la côte sud) ;
  • l’urbanisation d’activités le long de la RN1 entre Le Lamentin (qui appartient à la baie de Fort-de-France) et Le Robert (sur la côte est opposée) ;
  • l’urbanisation autour de la RD 2 entre la baie de Trinité et la presqu’île de la Caravelle (quartier Beauséjour) ;
  • toute la limite est de Fort-de-France vers Saint-Joseph (RN4, RD 13, RD 13a) ;
  • la limite nord de la baie du Lamentin, où l’urbanisation sans qualité remonte les pentes en direction de Saint-Joseph (RD 15) et de Gros-Morne   (RD 3) ;
  • l’urbanisation linéaire autour de la RD 7 entre Trois-Rivières et Sainte-Luce ;
  • l’urbanisation des pointes sur le littoral, qui s’affiche violemment dans le paysage  , qui privatise le bord de mer et qui nie la logique urbaine dominante –même si elle n’est pas exclusive –consistant à s’implanter en fond   de baie : on le voit partout en Martinique, tout particulièrement du Vauclin au Robert, mais aussi de Sainte-Luce au Diamant et, plus ponctuellement, à la Pointe Marin, à la Pointe du Bout, au Lorrain, au Marigot.