Le paysage agraire


La transcription cartographique du terrier de 1671 permet de localiser les pointes, les falaises, les précipices, les « païs perdu par mangles » et les « païs noyés », qui ont servi à marquer les limites des terres qui pouvaient être données en concession et par conséquent du paysage   colonial, le reste demeurant « pays sauvage ».

Du Parquet et ses successeurs seigneurs propriétaires de la Martinique distribuèrent eux mêmes les terres découpées en « places  » ou concessions. Sur les cartes de la fin du XVIIe siècle et du début du XVIIIe siècle, la place est représentée par les pittoresques dessins en perspective, parfois coloriés, des maisonnettes des « maîtres de case   ». Aucun découpage des terres n’est transcrit. Si, entre le terrier de 1671 et la carte de 1770, aucune représentation du parcellaire n’est disponible, la comparaison des cartes dressées par les Ingénieurs du Roy (1770) et même par Monnier (1727-1731), le Routier de 1785, sans compter la carte de Meunier (1936) prouvent l’ancienneté et la durée de la structure agraire actuelle.

L’analyse de ces documents permet aussi de dégager les caractères généraux de la propriété foncière à l’époque de l’habitation   et du système esclavagiste. Trois caractères doivent retenir l’attention.

En premier lieu, le caractère géométrique du cadastre : les propriétés ont, très généralement, la forme d’un carré ou d’un rectangle ; les seules formes aberrantes sont des enclaves entre les concessions primitives aux limites orthogonales. On aperçoit même le souci d’aligner les limites selon les directions NordSud et EstOuest selon ce que G. Lasserre pense être le ’modèle américain’ du partage des terres, comme aux EtatsUnis et au Canada, et qui lui semble lié à l’appropriation systématique de terres non occupées. [1]

En second lieu, il apparaît nettement que les arpenteurs et géomètres ont appuyé les limites des propriétés aux rivières ou aux lignes de relief, chaque fois que la chose était possible, ce qui atténue, dans une certaine mesure, le caractère géométrique du découpage des terres. Le partage géométrique s’est opéré entre les Ilets limités par les rivières descendues de la montagne, le premier et le meilleur exemple en étant l’habitation   Du Parquet au Carbet.

Enfin, si les cabanes symbolisant l’ensemble de la place ou concession jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, sont considérées par certains analystes, dont Revert, comme localisée « au centre du domaine sous le vent de la résidence de l’habitant, près des bâtiments d’exploitation », rien n’est moins sûr. Il faut d’abord considérer l’organisation initiale des habitations – dont la plupart n’étaient pas sucreries – et surtout comparer cette symbolique à celle qui la remplace.

Pour les premières cartes du XVIIe siècle jusqu’à Plumier, le dessin d’une maisonnette suffit à designer l’existence d’une “place”, sans précision sur son organisation ni sur sa production. Ce procédé est repris par De Fer en 1704. A partir de Buache (1732), la surface de l’île est parsemée de points, parfois colorés (Romain), le plus souvent de petits ronds, pleins ou creux, beaucoup plus rarement de petits triangles ou losanges, qui représentent les habitations. La question qui s’est posée aux réalisateurs de l’Atlas historique du patrimoine sucrier est de savoir à quel type d’habitation   peuvent correspondre ces points et ces triangles ? Incontestablement ce sont toutes des exploitations agricoles, les hattes ou les ménageries consacrées à l’élevage étant si peu nombreuses qu’elles ne sont explicitement désignées comme telles que par Moreau du Temple.

Les cycles de spéculations ont fait se côtoyer plus que se succéder le pétun, le coton, le gingembre, le sucre, le cacao, le café, sans que les vivres aient jamais disparu. De la mention du nom des principaux “habitants” à côté de ces points, de l’adjonction à côté des points de symboles représentant les différents types de moulins à canne, à partir du XVIIIe, ces auteurs ont déduit que seules les habitations sucreries ont été signalées par les cartes, jusqu’à Moreau du Temple qui les distingue explicitement. Or la lecture de la carte de Bellin (1768) prouve que toutes les habitations sont représentées et que les sucreries sont distinguées par un symbole particulier qui signale le type de moulin qu’elles utilisent. Cette information se retrouve chez presque tous les successeurs de ce cartographe.

Si l’opposition entre paysage   agraire et paysage   sauvage est clairement lisible dès les premières cartes, il est une information que fournissent celles du XVIIIe siècle qui n’a pas été remarquée : la représentation des densités d’habitation  .

Les pourcentages d’habitations pour l’ensemble de l’île, calculés par Mireille Mousnier à partir des recensements sont de 63,7 % pour le bord de mer et de 36,3 % pour les étages. Mais la lecture des cartes permet une analyse plus fine.

Sur les cartes de Bellin, à partir de 1768, et sur celles de ses imitateurs, le symbole de l’habitation   (un losange) est dessiné soit isolé soit en groupe, sans aucun souci d’exactitude dans la localisation, mais exactement de la même manière que pour rendre les paroisses et bourgs. Le contraste entre zones de symboles isolés et zones de nuages de symboles révèle l’opposition entre densité faible et densité forte des habitations. On remarque aussitôt que les nuages de symboles sont tous proches des montagnes et des amas d’arbres désignant les espaces de végétation sauvage. En revanche, tous les losanges isolés se trouvent à proximité du littoral ou d’un grand chemin.

La cartographie depuis Bellin prouve donc que les géographes de cette époque ont pris conscience de l’inégale densité de l’occupation du sol et, certainement, - puisqu’ils utilisent des symboles distincts – de l’importance du nombre des habitations non sucrières dans des régions bien particulières de l’île. Ils ont rendu compte de deux paysages agraires au XVIIIe siècle : celui de la grande habitation   de région plane ou faiblement pentue, occupant un large espace, et celui de la petite habitation   des mornes, beaucoup moins étendue.