Chassés croisés de migrants

Dès le début du XIXe siècle, des Métropolitains venus comme fonctionnaires ont fait souche et contribué de façon plus efficace à renouveler le stock blanc de la population que les divers engagés européens. La guerre du Mexique a laissé à Fort-de-France quelques centaines de prisonniers et les divers aménagements portuaires et routiers du Second Empire quelques dizaines de spécialistes. La progressive assimilation de la colonie puis du département aux lois françaises, en matière d’éducation, d’hygiène et d’administration a créé un flux croissant de fonctionnaires métropolitains, relayé aujourd’hui par celui des techniciens du bâtiment, du commerce, de la communication et de l’industrie. Ces migrants à prédominance masculine dans les débuts contribuent toujours au mélange de la population martiniquaise et nombre de couples se fixent dans l’île, créant un autre petit groupe blanc, à côté des Békés, des Syro-Libanais et des Juifs d’Afrique du Nord.

Après l’interdiction effective de la traite des esclaves, en 1830, les introductions africaines auraient dû complètement cesser, figeant les groupes noirs et mulâtres dans une évolution externe, mais on a vu que les engagés Congos du XIXe et du début du XXe siècle ont fini par participer au mélange général. En outre, le différentiel économique créé par la départementalisation a provoqué la naissance d’un flux plus ou moins contrôlé d’immigrants dominicains et saint-luciens d’origine africaine, auxquels s’ajoutent désormais des Haïtiens et même des Africains.

Il est difficile de dire dans quelle mesure ces migrants ont modifié un paysage   dont les caractéristiques ont évolué sans eux, d’autant plus que la plupart sont restés ou sont devenus des urbains. En revanche, les aller retour d’un nombre croissant de Martiniquais, depuis le XVIIIe siècle, - sans oublier les mobilisations des deux guerres mondiales -, ont eu une incidence déterminante sur la conception qu’ils se sont fait du paysage   de leur île natale, telle qu’ils l’ont présentée à l’étranger et telle qu’ils l’ont introduite auprès de leur compatriotes à leur retour. Ce flux migratoire était double, populaire et souvent illettré d’une part, aisé et en quête de formation supérieure d’autre part, avec, pour ce dernier, une part croissante de fonctionnaires civils et militaires des colonies qui reviennent prendre leur retraite au ’pays natal’ et qui écrivent, éditent et peignent parfois.

Après l’éruption de la Montagne Pelée, plusieurs milliers de Martiniquais prennent la direction Colon, à l’entrée du canal de Panama dont le creusement a repris sous direction nord-américaine. Recrutés comme ouvriers sous contrat, ce sont en quelques sorte des engagés dans l’autre sens qui doivent rentrer au pays au terme de l’engagement. Entre 1904 et 1913, ce sont ainsi 5.542 personnes qui ont été recrutées à la Martinique, auxquelles il faut ajouter de nombreux départs individuels sans contrat préalable qui interviennent jusqu’à la veille de la crise de 1929. Le Jeudi noir provoque le retour à la Martinique d’une partie de ces migrants et de presque tous ceux qui avaient gagné les Etats-Unis. Ils introduisent de nouveaux modes de vie, des éléments culturels, mais ayant vécu entre eux à l’étranger, peu de changements dans la façon de considérer leur pays. En outre, cette migration ne comptait pas d’intellectuels susceptibles de témoigner d’une éventuelle transformation du paysage   mental.

De 1962 à 1992, le Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer (BUMIDOM) a assuré 80.000 départs d’Antillais vers la France, dont à peu près la moitié depuis la Martinique. 18.857 retours vers ce département ont été payés, auxquels il faut ajouter les séjours de vacances des enfants de migrants, puis le tourisme familial ou encore le ’pèlerinage aux sources’ permis par les congés bonifiés de l’Administration qui déplacent chaque année des milliers d’originaires de la Martinique installés en Europe. A cela s’ajoute un courant de migrants candidats à l’installation définitive, soutenu par le ’droit au retour’ obtenu par les originaires des DOM dans différentes branches d’emploi.

En 1981, le BUMIDOM disparaît pour faire place à l’ANT, avec des missions différentes, en particulier l’aide au retour. Ce sont alors des originaires de la Martinique – qui parfois ne l’ont jamais vue – mais qui sont souvent doté d’un solide bagage scolaire et professionnel qui se substituent peu à peu aux cadres métropolitains qui formaient auparavant le gros de l’immigration de longue durée.